Madame Lafrance

C'est vrai. Je vous le jure. Elle existe. Je l'ai rencontrée. Plusieurs fois. On a même cohabité. Pendant 132 ans. Et nos rapports n'ont pas toujours été très... cordiaux. Elle s'appelle Madame Lafrance. Jamais la même et pourtant toujours reconnaissable. Une grande dame. Beaux atours et perruque poudrée. Airs hautains. Laissant sur son sillage un nuage de cendres et un parfum reconnaissable. Odeur de poudre et de fumée.

 

Je sais qu'elle est arrivée chez nous sans y être invitée. Je l'ai su quand je suis allé à l'école, grâce à mon livre d'histoire, le "Malet et Isaac", couverture verte. Messieurs Albert Malet et Jules Isaac m'ont appris qu'elle avait débarqué sur une de nos plages, avec sa flotte, à la suite d'une dispute. Une dispute qui s'était terminée par un coup d'éventail. Ou plutôt de chasse-mouches. Car, il faut le savoir, les mouches sont légion dans notre pays. A cause de la chaleur et du soleil. Elle est donc venue venger un affront, venger un "honneur souillé". Orgueilleuse et colérique, c'est ainsi qu'elle me fut présentée et que je l'ai toujours imaginée.

 

Cela n'a pas été facile, mais elle a fini par s'installer. Pour de bon. Avec armes et bagages. Ses fils sont venus la rejoindre, par vagues. Elle a même officiellement adopté des Italiens, des Espagnols et des Maltais. Elle est devenue notre mère-patrie à tous, notre autre-mère, mais nous… nous étions en quelque sorte des… des…non, pas tout à fait de la même souche. Je n'arrive pas à trouver le mot exact. Elle non plus.

 

Elle ne parlait pas le même langage que nous. Quand on disait douars, elle répondait villages ou hameaux. Quand on évoquait les oueds, elle énumérait, d'une voix limpide et assurée, ses fleuves. Quand on disait madame, elle proposait fatmas. Quand on disait occupation, offusquée, elle assénait civilisation. Pourtant, il y avait des mots qu'elle disait affectionner particulièrement. A tel point qu'elle les faisait graver sur les façades de toutes ses maisons : Egalité. Liberté. Fraternité.

 

On a fini par les apprendre ces mots, nous aussi. Dans l'ordre. Et même dans le désordre.

 

Elle est restée très longtemps chez nous. Si longtemps qu'elle s'y est crue chez elle. Pour de bon.

 

Et puis, un jour, lassée de notre ingratitude, n'ayant pas réussi à faire de nous des "Français à part entière", elle est repartie. En bateau. Outre-mer.

 

L'histoire de notre première rencontre, je ne m'en souviens pas très bien...

 

Maïssa Bey

Cette création s'inscrit dans le contexte de l'évènement : 2007, Alger capitale arabe de la Culture à laquelle participe l'Œil du Tigre.

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