Madrugada
Un poing qui s’ouvre

 

L’acteur est l’ami de l’écrivain de théâtre, par-delà les fantômes qui peuplent le moment où l’on écrit, l’acteur présent en ombre, près de la table de travail. L’ami, c’est l’acteur, à travers le personnage, en passant par lui, traversant les fantômes. J’ai écrit Madrugada pour Gérald Maillet. Un acteur avec lequel, jadis, j’ai partagé des scènes, sous la direction d’Emmanuel Demarcy-Mota. Ensemble, nous avons joué dans Peine d’amour perdue de William Shakespeare. Gérald est un acteur et un ami. Il m’a demandé d’écrire un texte pour lui. Or, je préfère écrire pour quelqu’un en particulier plutôt que pour n’importe qui, et si ce quelqu’un est un ami, c’est ça de gagné, que l’écriture n’aura pas à imaginer.

 

Gérald Maillet est un acteur que j’aime, généreux et précis, capable d’une grande sincérité ; il se met en quête de ses personnages avec une joie aussi virile que délicate. C’est un arpenteur de la scène, un travailleur de fond, un « amant » des personnages qu’il habite. J’ai écrit pour lui une fable qui avance masquée, qui prend le masque de l’aveu pour ne pas dire qu’elle est une fable, comme le personnage prend le masque de l’acteur pour (ne pas) dire qu’il est un personnage.

 

Un aveu : quelqu’un prétend qu’il tient son poing fermé, qu’il est prêt à s’en servir pour frapper, il reconnaît avoir déjà frappé avec ce poing-là. Quelqu’un vient, le poing fermé. De phrase en phrase, de confidence en boniment, de menace en parade, il va ouvrir le poing. Ce n’est rien d’autre que cela : un poing qui s’ouvre au bout d’un homme.

 

Je ne dis pas monologue ; car les acteurs restés seuls en scène ont été abandonnés. Il s’agit d’une pièce de théâtre pour acteur abandonné ; Gérald Maillet a été abandonné. C’est pour ça qu’il a le poing serré.

 

Il y a quelques années, j’ai assisté au travail remarquable de Jean-Marie Lejude sur le texte Hyènes de Christian Siméon. Seul en scène, Gérald Maillet interprétait le personnage inspiré par Théodore Frédéric Benoît.

 

Madrugada repose déjà sur une mémoire commune et des liens solides ; un socle de confiance.

 

Avec ce texte, j’espère donner à voir le théâtre en tant qu’espace de délicatesse, espace à conquérir sans cesse ; un lieu flou, sans cesse entre la vie et la mort, où tout disparaît en venant au monde.

 

Fabrice Melquiot
Auteur

Autour du jeu...

La sensation pour un acteur d'être seul en scène est incroyablement excitante. On se sent maître des lieux et du temps, avec ce petit soupçon d'inconnu, voire d'imprévu qui donne à la représentation toute son unicité de partage avec le public.

L'introspection est là qui nous guette.

La particularité du texte de Fabrice Melquiot est que l'acteur et le personnage ne font qu'un.

Qu'est-ce que la représentation de soi-même ? Quel acteur je suis ? Quel homme suis-je ? Et l'auteur de nous demander :"Qu'est-ce qu'un secret ?"

 

Madrugada veut dire Aube en portugais. Il n'est jamais trop tôt pour tenter de faire parler les secrets…

 

Gérard Maillet
Comédien

Autour de la musique...

A la lecture du texte, on est un peu surpris: il s'agit bien d'un monologue. Un homme seul nous parle, on écoute.

Il dit et pose des questions, beaucoup de questions. Alors on répond. Pas oralement, mais tout de même. On répond. On ne peut pas s'en empêcher.

L'homme est un peu violent Il menace et dit aimer ça.

 

La musique que j'entends écoute le texte.

Elle va puiser ses racines dans les viscères plutôt que sur la peau, sous la terre plutôt que dans le ciel.

Mais que l'on ne s'imagine pas pour autant que cette musique sera sombre et sans appel.

Non, la mélodie est bien là, écrite noire sur blanc, avec sa lumière à elle, comme autant de chansons américaines.

 

Tatiana Mladenovitch
Musicienne