Radeaux
Le Radeau de la Méduse, un livret d'Opéra...

 

J’ai rencontré Jean-Marie Lejude lors de sa magnifique mise en scène du texte « Hyènes ou le monologue de Théodore Frédéric Benoît » en 2006.

 

Deux ans plus tard, il me propose d’écrire un livret d’Opéra.

 

Et cette proposition répond à plusieurs envies : d’une part travailler avec lui, d’autre part me confronter aux difficultés et aux spécificités que ce genre génère, enfin collaborer de nouveau avec un compositeur, ce que j’ai eu déjà l’occasion de faire sous une forme légère pour la comédie musicale « Le cabaret des hommes perdus ».

 

Mais ce qui m’a convaincu absolument est la force du sujet : Le radeau de la Méduse, du fait-divers épouvantable et symbolique, à la genèse du tableau légendaire du peintre Géricault, et à son écho aujourd’hui.

 

Car l’image du radeau de la Méduse est d’une totale actualité.

 

Poussés par la misère ou la peur, des milliers d’hommes et de femmes meurent aujourd’hui en essayant de traverser la Méditerranée dans un silence insupportable.

 

Criminels au vu des règles légales de la politique migratoire européenne, guère compatibles avec les droits de la personne, ce sont les plus pauvres qui s’exposent au danger d’une traversée en mer à haut risque, des ressortissants sénégalais ou algériens qui fuient leur pays sur des esquifs de fortune et dont les survivants s’échouent sur les plages du sud de l’Europe de Schengen.

 

D’après les données officielles, ces boat people ne forment qu’un tout petit pourcentage des quelque 500.000 personnes qui, année après année, franchissent la frontière sud de l’UE clandestinement et illégalement.

 

Mais ils font peur.

 

Christian Siméon

Quelques points de repères historiques

• 17 juin 1816 : Règne de Louis XVIII. Une flottille appareille à l’île d’Aix. Ces navires transportent un nombre important de passagers civils, militaires et scientifiques dont la mission est de reprendre possession du Sénégal qui vient d’être restitué à la France.

Il y a parmi ces bateaux deux frégates, L’Echo et La Méduse. Plus rapides, ces deux bateaux distancent le reste de la flottille.

 

• Nuit du 1er au 2 juillet 1816 : La Méduse change de cap et s’échoue sur un banc de sable de la zone du Banc d’Arguin, sur les côtes mauritaniennes. Pour alléger le bateau, le commandant Chaumareys ordonne la construction d’un radeau long de 20 mètres et large de 7 mètres sur lequel seront entassés les objets qui l’alourdissent.

 

• 4 juillet 1816 : La Méduse flotte à nouveau. Mais la mer est agitée. Une mauvaise manœuvre provoque une rupture de gouvernail et ouvre une voie d’eau. Il faut évacuer le bateau.

233 passagers privilégiés, dont le commandant Chaumareys, embarquent sur six canots et chaloupes. 17 marins restent à bord de La Méduse (3 survivront). 152 marins et soldats doivent s’entasser sur le radeau avec peu de vivres.

Lorsque l’amarre avec les autres canots se brise ou est volontairement larguée, le commandant laisse les passagers du radeau livrés à leur sort.

 

• 17 juillet 1816 : Après treize jours, le radeau est repéré par le brick L’Argus. Il reste 15 rescapés à bord. Ils ont très vraisemblablement pratiqué le cannibalisme. 5 mourront dans les jours qui suivent.

 

• Novembre 1818 à août 1819 : Théodore Géricault peint Le Radeau de la Méduse.

 

• 1992 : Mise en place de la politique des visas pour les pays nord-africains.

 

• 1992-2007 : Des milliers de boat people périssent en Méditerranée.

Communiqué News Press du 9 octobre 2007 : Vincenzo Mulé travaille en tant que garde-côtes en haute mer depuis des années. Il a été témoin de nombreux épisodes tragiques, parmi lesquels des naufrages, de violentes tempêtes et des sauvetages dramatiques. Toutefois, il se souvient parfaitement d’un incident : « Ca s’est passé il y a deux ans environ, à mi-chemin entre la Sicile et l’Afrique du Nord. Il y avait une tempête et on essayait de retrouver par hélicoptère un bateau de migrants en difficulté. Nous avons réussi à le localiser mais, avant de pouvoir sauver les passagers, l’embarcation a coulé. Plus de 200 personnes se sont noyées sous nos yeux et nous n’avons rien pu faire. C’était horrible. »

 

Ces chiffres donnent le vertige.
A deux siècles d’écart, les bateaux d’aujourd’hui font le chemin inverse de celui de la frégate La Méduse.
Mais ils emportent comme elle des hommes qui n’arriveront jamais.

 

Le tableau de Géricault lui-même est marqué d’une fatalité : pour obtenir une belle qualité de bruns, le peintre a abondamment utilisé le bitume. On a découvert depuis que ce produit ne séchait jamais tout à fait et qu’il s’assombrissait avec le temps.
De manière inéluctable, le tableau vire au noir.
L’image elle-même est condamnée.

 

Il y a évidemment matière à raconter.
Matière à livret.
Il n’est pas question d’analyser politiquement, sociologiquement, économiquement, le phénomène des boat people.
Pas question de trouver dans l’œuvre en cours des justifications porteuses de bonne conscience facile.
Il n’y a pas de leçon à donner.
Il faut juste raconter ces histoires d’hommes et de femmes, en des temps différents (XIXe et XXIe siècle), en des lieux différents (les côtes de l’Afrique, l’atelier de Théodore Géricault, une plage de Sardaigne, les planches du radeau), qui toutes vont conduire à cette même image : Le Radeau de la Méduse.

L’écriture a commencé au printemps 2008, en collaboration avec le compositeur.

 

Christian Siméon,

le 18 novembre 2007